L’Humanité sera-t-elle toujours carnivore?

Mis à jour : févr. 28

Si l’on assiste aujourd’hui à une montée en puissance du véganisme en France et en Belgique notamment, l’alimentation carnée est toujours au menu chez la majorité d’entre nous. Mais peut-on continuer à manger des animaux d’élevage tout en choyant son animal de compagnie? Entretien avec Florence Burgat, philosophe, directeur de recherche à l’Inra, détachée aux Archives Husserl de Paris (ENS-CNRS).



Les bienveilleuses - Malgré la sensibilité croissante des consommateurs occidentaux pour la cause animale, peu sont encore prêts à se passer totalement de viande, de produits laitiers ou de tout autre produit d’origine animale. Comment expliquez-vous que cette évolution soit si lente?


Florence Burgat - Les raisons sont nombreuses, diverses et complexes. Pour aller des plus superficielles au plus profondes, commençons par pointer l’égoïsme, plus réfléchi (l’égoïste sait qu’il l’est) que le simple suivisme. L’égoïste se fait plaisir, en sachant à quels dépens, et profite du fait qu’il n’apparaît pas comme tel, puisqu’il ne fait que suivre la pratique commune et ordinaire… Et le mangeur ne tue pas.

Le mal est fait lorsqu’il s’achemine vers la boucherie, la charcuterie, la poissonnerie, la fromagerie. L’imagerie publicitaire, le marketing élaboré sous la directive des filières de productions animales, les programmes de nutrition qui, en France (et en France seulement !), recommandent une alimentation riche en protéines animales, achèvent de décourager ceux qui ne seraient pas loin de prendre la décision de devenir végétaliens. Beaucoup se disent choqués par l’agonie, désormais aisément visible grâce aux vidéos de l’association L214, des animaux dans les abattoirs.


Pour autant, la décision de cesser de les manger ne s’ensuit pas. Pourquoi ?


Probablement parce que cette action ne produit pas d’effet direct. Devenir végétalien n’épargne pas de vie animale de manière mécanique ; il faut en effet qu’un grand nombre de personnes change leurs habitudes pour que s’enclenche une inversion des choses. Cette attitude produit cependant des effets sociaux, dans la mesure où elle fait réfléchir autrui. Elle a en outre une valeur en soi, elle exprime un véritable respect des vies animales. Enfin, de façon beaucoup plus profonde, la haine que l’humanité porte aux animaux, est à mes yeux, le ciment le plus solide. Nous ne réduirions pas à l’état de produits de consommation – pas seulement alimentaires – tant de milliards d’entre eux sans cette haine.


On parle souvent de «dissonance cognitive» pour désigner cette contradiction qu’il y a à choyer d’un côté son chien, son chat, son cheval ou son hamster, tout en continuant à fermer les yeux sur la réalité que recouvre le fait de manger de la viande. Ce terme vous-semble-t-il approprié?


Cet aspect des choses est en effet frappant ! On pourrait penser que de l’animal familier à l’animal d’élevage, la conséquence est bonne : c’est-à-dire que si nous avons conscience de la richesse émotionnelle des animaux avec lesquels nous vivons, de leur fragilité psychique aussi, donc de leur très grande complexité, nous devrions aussi avoir la même conscience à propos d’autres mammifères, qui sont mêlés à la vie des sociétés humaines depuis tout aussi longtemps. Mais la « dissonance cognitive » ne vaut que dans une argumentation logique et rationnelle. La vie de la conscience, dans laquelle il faut bien sûr inclure notre inconscient, n’est faite que d’ambivalence et de dissonances cognitives ! C’est là notre mode de fonctionnement habituel du point de vue psychique. Voilà pourquoi nous sommes face à un problème qu’il est si difficile de clarifier.


Les végans refusent toute forme d’exploitation de l’animal. Que pensez-vous de l’idée de détenir un animal de compagnie, si celui-ci est issu d’un sauvetage par exemple et non d’un élevage?


S’il est vrai que la condition de très nombreux animaux de compagnie n’est pas enviable, qu’il existe un commerce abject les concernant, des élevages d’animaux « de pure race », y compris de races miniaturisées mises au point par les généticiens, sans parler des trafics, il existe aussi des personnes capables d’accueillir des animaux délaissés, abandonnés, maltraités, de les aimer et de réellement les respecter et de les rendre heureux. Il faudrait qu’il y ait beaucoup moins d’animaux, qu’ils ne soient plus objets de commerce ; alors, ceux qui les adopteraient le feraient pour de très bonnes raison : leur offrir la meilleure vie possible.


Ne pensez-vous pas que les animaux humains que nous sommes puissent s’épanouir et s’enrichir au contact des animaux non-humains, en vivant avec eux et en assurant leur bien-être?


Certains humains sont heureux de partager une partie de leur vie avec des animaux, et réciproquement. Respecter les animaux, les considérer en eux-mêmes et pour eux-mêmes demande un décentrement de la pensée. Si nous savons les regarder, être attentifs aux signes qu’ils nous envoient, nous sommes bouleversés par la richesse de leur être, une richesse que nous piétinons… 


Il est tout à fait possible de vivre en bonne santé avec un régime strictement végan, à condition de la supplémentation en vitamine B12. Pensez-vous que cela soit un argument suffisant pour encourager au véganisme? Sinon quel message souhaiteriez-vous faire passer?


Cette supplémentation est tenue par certains pour le signe que l’alimentation végétalienne, appelée véganisme, est intenable. Or, les compléments alimentaires, très à la mode depuis quelques décennies, sont là pour les omnivores ! Ce ne sont pas pour les végétaliens que ces compléments existent : tout le monde, à un moment ou à un autre, prend un complément (vitamine C, vitamine D, magnésium, zinc, etc.). Le végétalien aussi.




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